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Faire face à la crise? Récession, santé mentale et sécurité sociale
AISS, 09.12.2011 | Articles de fond
Photo: Emma O'Brien

Photo: Emma O'Brien

Les crises économiques et financières ont des effets négatifs sur la santé psychique des travailleurs et un impact sur les régimes de sécurité sociale. Depuis les vingt dernières années, les conséquences des maladies psychiques inquiètent de plus en plus les gestionnaires des différents régimes d’assurance, en particulier ceux chargés des branches invalidité et maladie. Plusieurs études récentes montrent que les crises socioéconomiques et les réductions de dépenses sociales qu’elles entraînent ont un impact significatif sur la santé mentale des travailleurs, et que la récente crise économique et financière a de profondes répercussions sur la sécurité sociale.

Lorsque la crise financière a éclaté en 2007, plusieurs observateurs ont indiqué qu’elle aurait une incidence sur l’emploi et les pensions, mais entraînerait également une hausse des dépenses de santé, notamment en raison d’une augmentation des cas de maladies psychiques ( 1, 2). Il a alors été établi que la crise engendrerait un environnement plus stressant, qui aurait des conséquences sur la santé mentale des travailleurs, et que toute réduction des prestations de la sécurité sociale ne ferait qu’aggraver ce problème. Selon les dernières données disponibles, présentées dans cet article, ces prévisions semblent se confirmer.

 

Que pouvons-nous apprendre des crises précédentes?

D’après les données relevées lors des précédents chocs financiers et économiques, les crises peuvent avoir une réelle incidence sur la santé mentale des travailleurs et des personnes nouvellement touchées par le chômage: une récente revue de la littérature portant sur ce sujet le confirme dans ses conclusions ( 3).

L’expérience passée justifie également les préoccupations actuelles des dirigeants de sécurité sociale quant à la dégradation de la santé mentale liée à la récente crise financière. Dans de nombreux pays, celle-ci se traduit par une récession économique prolongée, exacerbée par une crise de la dette. Ces inquiétudes devraient être renforcées par le fait que, selon des études menées par le Bureau international du Travail (BIT) ( 4) (sur la période 1990-2003), il a été constaté une augmentation de la fréquence et de la gravité des chocs systémiques (les crises financières et économiques), qui serait imputable à l’accentuation de la libéralisation économique.

Le rapport du BIT souligne également que l’augmentation des chocs systémiques engendre une insécurité systémique difficile à prendre en charge avec les formes classiques d’assurance sociale. Une plus grande instabilité économique risque de provoquer davantage de maladies psychiques et, par conséquent, d’accroître les besoins en prestations sociales correspondantes, que les administrations de sécurité sociale devront payer. En clair, l’augmentation du nombre des crises accentuera encore les pressions qui pèsent sur les régimes de sécurité sociale.

 

Récession et santé mentale

L’analyse des crises montre qu’une augmentation du chômage est invariablement suivie d’effets néfastes en termes de santé mentale. Il est communément accepté que les personnes au chômage se trouvent plus souvent dans des situations de détresse psychique que celles qui travaillent et l’on peut par conséquent affirmer que les crises exacerbent la gravité et la fréquence des troubles psychiques. Ainsi, selon une étude de long terme menée par Paul et Moser ( 5), la proportion de personnes souffrant de problèmes psychologiques parmi les sans-emploi est de 34 pour cent, contre 16 pour cent parmi les personnes qui travaillent. Le chômage généré par les crises accroît de manière significative la fréquence des troubles psychiques. En outre, plus le chômage s’inscrit dans la durée, plus les conséquences sur la santé mentale des personnes concernées sont graves. De surcroît, lorsqu’une personne souffre de difficultés psychiques (notamment s’il s’agit du soutien de famille), cela affecte l’ensemble de la cellule familiale, notamment en générant des tensions et en entraînant des dépenses supplémentaires liées aux soins requis par le malade. Selon d’autres études, l’impact négatif du chômage sur la santé psychique est également plus marqué dans les pays présentant un faible niveau de développement économique, une répartition des revenus inéquitable ou un dispositif de protection des chômeurs peu efficace, comparé aux programmes de plus grande envergure existant dans d’autres pays.

Cette plus forte prévalence des troubles psychiques entraîne de manière prévisible une augmentation du nombre des suicides. Si les motifs d’un suicide restent éminemment personnelles, on constate néanmoins que les crises semblent accroître le nombre de passages à l’acte. Il ne s’agit pas là d’un élément nouveau, compte tenu de la relation directe qui existe entre la dégradation des conditions sociales et le bien-être psychologique. Une étude menée dans 26 pays européens de 1970 à 2007 a montré, par exemple, qu’une hausse de 1 pour cent du chômage est suivie d’une augmentation de 0,79 pour cent des suicides parmi les moins de 65 ans.

On peut par conséquent supposer que les chocs économiques à l’origine d’une hausse du chômage et des difficultés psychiques qui en découlent, entraînent également une augmentation du nombre des suicides. Cette hypothèse se fonde sur les données concernant la crise asiatique, qui attestent qu’elle a eu un impact significatif sur la prévalence des suicides dans la région ( 6). Par rapport à 1997, le taux de suicides des hommes a augmenté en 1998 de 39 pour cent au Japon, de 44 pour cent à Hong Kong et de 45 pour cent en République de Corée. La hausse apparaît toutefois moins prononcée parmi les femmes. Dans ces pays, la crise est ainsi associée à 10 400 suicides de plus en 1998 qu’en 1997 ( 7).

Les crises peuvent également avoir un impact extrêmement fort sur d’autres aspects sanitaires et sur la mortalité en général. Onze études portant sur des données relevées dans la Fédération de Russie, en République de Corée, en Amérique centrale et du Sud, ainsi que dans des pays d’Afrique et d’Europe, ont révélé que les crises provoquent une augmentation de la mortalité, quelles qu’en soient les causes (maladies cardiovasculaires, infections respiratoires, maladies chroniques du foie, suicides, homicides et mortalité infantile) ( 3). Autre exemple significatif, dans une autre étude, Stuckler et al soulignent que l’effondrement du régime soviétique en 1991, et le déclin économique qui a suivi, ont entraîné une augmentation rapide du taux de mortalité, de près de 20 pour cent. Cela équivaut à environ trois millions de décès supplémentaires, un chiffre considérable en temps de paix ( 8). La récession économique et le démantèlement du régime public de protection sociale dans les Etats de l’ancienne Union soviétique ont provoqué une chute de l’espérance de vie des hommes, de 64 à 58 ans ( 9). En toute logique, ils ont certainement eu aussi une incidence notable sur la santé mentale des populations. La crise met en évidence l’ampleur des conséquences des difficultés économiques sur la santé mentale des individus.
Impact de la récente crise financière et économique.

Il existe toujours un certain taux de maladies mentales dans toute société et on estime qu’entre 8 et 26 pour cent des habitants des pays industrialisés présentent divers troubles psychiques à un moment ou à un autre de leur vie ( 10, 11) (l’Italie se situant dans le bas de la fourchette, les Etats-Unis dans le haut). La récente crise économique semble toutefois avoir accentué ce phénomène.

D’après une enquête menée au Royaume-Uni par l’organisation caritative pour la santé mentale MIND, la crise a entraîné une dégradation de l’équilibre mental des travailleurs du pays ( 12). Cette enquête, intitulée Populus et réalisée auprès de 2 050 personnes, a révélé que suite à la crise, 10 pour cent des travailleurs avaient dû consulter un médecin. Par ailleurs, 7 pour cent d’entre eux ont commencé un traitement médicamenteux contre la dépression et 5 pour cent ont déclaré être suivis par un psychologue pour du stress ou des difficultés psychiques directement liés aux pressions engendrées par la crise dans leur travail. L’enquête a également relevé une augmentation significative du taux de présence, les travailleurs se sentant tenus d’effectuer des heures supplémentaires pour absorber le surcroît de travail et conserver leur emploi. Vingt-huit pour cent d’entre eux ont ainsi déclaré travailler davantage. Un tiers a aussi affirmé que leur environnement de travail était devenu plus concurrentiel, ce qui affectait fortement le moral des travailleurs.

Selon MIND, les résultats de cette enquête corroborent les statistiques du gouvernement britannique attestant d’une augmentation sans précédent des ordonnances d’antidépresseurs dans tout le pays, le chiffre record de 39,1 millions ayant été enregistré en 2009 contre 35,9 millions en 2008 ( 12). Cette enquête met clairement en évidence les liens existant entre la crise, les problèmes médicaux et les cas d’invalidité et suggère de ce fait une hausse des coûts pour le système de soins.

D’après une enquête menée pour le Rapport sur le travail dans le monde 2010  publié par l’Institut international d’études sociales, la crise a entraîné une dégradation sans précédent du sentiment de satisfaction dans la vie à l’échelle mondiale ( 13). Concrètement, cela se traduit notamment par une vision plus pessimiste de la qualité de vie, une perte de confiance dans la capacité des gouvernements à bâtir un avenir meilleur et plus juste, et une aggravation du malaise social.

Selon ce rapport, la détérioration du climat social est imputable à la hausse du chômage et des inégalités de revenus provoquée par la crise. Il établit une corrélation entre la crise, les conditions du marché du travail et la santé mentale, et affirme que plus la crise du marché du travail est longue, plus les demandeurs d’emploi éprouvent des difficultés à trouver un nouveau poste. Dans les 35 pays pour lesquels on dispose de données, près de 40 pour cent des demandeurs d’emploi sont au chômage depuis plus d’un an et sont donc très exposés aux risques de dépression, de perte de confiance en soi et de troubles psychiques ( 13).

Les études réalisées sur ce sujet montrent clairement les effets négatifs de la crise sur la santé mentale. Selon une étude réalisée par le gouvernement letton, le taux de suicides a augmenté de 16 pour cent entre 2007 et 2008. Durement frappée par la crise, l’économie lettone s’est rétractée de 19 pour cent en 2009, ce qui montre bien que le lien entre crise et santé mentale est incontestable ( 14).

La crise continue d’affecter gravement la santé mentale des travailleurs (voir encadré 1) dans la plupart des pays industrialisés, toujours confrontés à une croissance anémique et aux difficultés liées à la nécessité de réduire la dette et les déficits publics.

 

Encadré 1. L’impact de la crise en Grèce

La Grèce est le pays où les conséquences de la crise financière ont été les plus sévères, entraînant une forte instabilité politique et sociale. Enferré dans des problèmes de dette incontrôlable, le pays est au bord de la faillite. Sa dette a fortement augmenté entre 2007 et 2010 passant de 105,4 pour cent à 142,8 pour cent du PIB (de 239,4 milliards à 328,6 milliards d'EUR), hausse bien supérieure à celle enregistrée dans les autres pays de l’UE ( 15). Afin d'infléchir la tendance et de réduire sa dette croissante, le gouvernement grec a adopté de vastes mesures de restriction budgétaire impliquant des coupes drastiques dans les dépenses sociales (notamment à travers une baisse des salaires et des primes des fonctionnaires et des retraites). En 2009, ce tour de vis budgétaire a représenté 30 milliards d’EUR (équivalant à 13 pour cent du PIB) ( 13) et les nouvelles économies prévues au budget 2012, moyennant de nouvelles réductions des dépenses publiques et des hausses d’impôts, devraient dégager 6,5 milliards d’EUR ( 16). Toutes ces mesures ont eu un profond retentissement en termes de santé mentale et ont engendré de graves problèmes sociaux.

  • Augmentation des suicides: Alors qu'auparavant, la Grèce était l’un des pays européens où le taux de suicide était le plus faible, certains psychiatres ont rapporté que, depuis le début de la crise, le nombre de leurs patients a augmenté de 25 à 30 pour cent ( 17). Le nombre de suicides a par ailleurs progressé de 17 pour cent entre 2007 et 2009 et, selon des statistiques non officielles évoquées lors de débats parlementaires, il serait monté à 25 pour cent entre 2009 et 2010. Le ministère grec de la Santé a par ailleurs signalé que le taux de suicides a augmenté de 40 pour cent au cours du premier semestre 2011 par rapport à la même période de 2010. Le service national d’assistance téléphonique pour la prévention des suicides a quant à lui indiqué que 25 pour cent des appelants étaient confrontés à des difficultés financières en 2011 ( 15). Selon les médias, un des principaux facteurs permettant d’expliquer la forte augmentation des suicides est le fait que de nombreuses personnes se trouvent dans l’incapacité de rembourser des dettes personnelles élevées ( 17, 18).
  • Réduction de l’accès aux services de santé: Selon les données présentées dans l’étude de Kentikelenis et al, la crise a entraîné une forte augmentation du nombre des personnes déclarant ne pas consulter un médecin ou un dentiste, même lorsqu’elles en éprouvent le besoin. Cette décision de ne pas consulter semble moins liée à une incapacité financière d’accéder aux soins de santé qu’à des problèmes touchant la fourniture des services de santé, notamment la longueur des files d’attente. Les soins fournis par le système de santé étant gratuits en Grèce, l'étude conclut que la désaffection de la population à leur égard est certainement due aux problèmes affectant l'offre de ces services. Les hôpitaux du pays pâtissent en effet d’une réduction de 40 pour cent de leurs budgets, d’un manque de personnel, de pénuries ponctuelles de matériel médical, ainsi que de problèmes de corruption du personnel médical pour éviter les files d'attente dans des établissements surchargés de patients) ( 15). Tous ces facteurs ont eu un effet dissuasif sur l’utilisation des services de santé.
  • Réduction des mesures de prévention: Fin 2010, la Grèce a enregistré une hausse importante du nombre de personnes séropositives. Selon les données les plus récentes, le nombre de nouvelles infections devrait augmenter de 52 pour cent en 2011 par rapport à l’année précédente (922 nouveaux cas contre 605 en 2010), la moitié des nouveaux cas concernant des consommateurs de drogues par voie intraveineuse. Le nombre de consommateurs d’héroïne recensés dans le pays aurait en effet augmenté de 20 pour cent en 2009. Or, un tiers des programmes de travail de rue ont disparu suite aux coupes budgétaires opérées en 2009 et en 2010. Une grande partie des nouveaux cas d’infection au VIH est également liée à l'augmentation de la prostitution (associée à des rapports sexuels non protégés) ( 15). La recrudescence de ces phénomènes peut s’expliquer par l’aggravation du malaise social et la diminution de l’offre d’emplois formels. L’exemple grec souligne l’importance de la prévention dans la réduction des risques sociaux et montre que la suppression des programmes de prévention a souvent des conséquences sociales négatives.

 

La Grèce devrait adopter un plan d’austérité encore plus rigoureux, qui entraînera de nouvelles réductions en termes d’accès aux services de santé et de montant des prestations sociales. Ces nouvelles mesures ne feront qu’aggraver les difficultés auxquelles les Grecs sont confrontés pour rester en bonne santé physique et mentale. Compte tenu de la situation actuelle de la Grèce, les gouvernements des autres pays devraient examiner très attentivement la nature, la portée et le délai d’application des réductions budgétaires qu’ils pourraient envisager de mettre en œuvre.

 

Atténuer les effets des chocs systémiques sur la santé mentale grâce à la protection sociale

Les études portant sur l’impact des crises économiques indiquent que, lorsqu’il existe un système de protection sociale, l’incidence des crises sur la santé mentale peut être considérablement diminuée ( 4). Par exemple, une étude menée dans 40 pays de l’UE a montré qu’un investissement de 10 USD par personne dans des programmes favorisant le marché du travail permet de réduire de 0,038 pour cent l’impact du chômage sur le taux de suicides ( 5). Selon une autre étude réalisée dans 27 pays de l’OCDE de 1980 à 2003, le système de protection sociale peut jouer un rôle majeur dans la prévention des suicides en protégeant la santé mentale des individus, en particulier dans les pays traversant une crise sociale ou une période de profonde mutation, qui s’avère souvent douloureuse ( 19). Il convient de souligner que ces différentes études aboutissent toutes à une conclusion importante: les programmes favorisant le marché du travail, qui visent à préserver les emplois et à réinsérer les chômeurs, sont considérés comme des moyens d’atténuer certains effets des crises économiques sur la santé mentale ( 4).

L’Organisation mondiale de la Santé a averti que les conséquences de la crise pourraient s’avérer particulièrement graves dans les pays à faible et moyen revenu, qui disposent d’un système de sécurité sociale et d’une couverture maladie limités ( 20). Dans ces pays, la sécurité sociale peut jouer un grand rôle par le biais de ses interventions sociales préventives. Selon une autre source de l’OMS ( 21), près de 70 pour cent des dépenses sociales en matière de santé mentale sont actuellement consacrées au financement des établissements. Si les pays investissaient davantage dans les soins de santé primaires, ils toucheraient un plus grand nombre de personnes dont les problèmes pourraient ainsi être traités plus précocement, leur évitant de devoir être prises en charge dans des hôpitaux aux soins onéreux (voir ci-dessous). Cela démontre une fois encore la pertinence de  l'importance que, l’AISS accorde à une démarche  préventive.

Les différents éléments mentionnés ci-dessus attestent du rôle majeur que la sécurité sociale peut jouer pour atténuer les dommages psychologiques des crises financières et économiques, et rappellent une fois encore son inestimable fonction sociale. Ils montrent également que des mesures proactives et préventives adoptées avant que les crises ne génèrent leurs effets négatifs  peuvent s’avérer très efficaces.

 

Conséquences pour les systèmes de sécurité sociale

Dans la mesure où, selon les prévisions, les difficultés existant sur le marché de l’emploi et le niveau élevé de chômage devraient perdurer cinq ans ( 13) de plus que ce qui était initialement prévu ( 22), l’on peut s’attendre à ce que l’anxiété générée par la précarité des revenus et des emplois persiste. Les problèmes de santé mentale risquent par conséquent de devenir de plus en plus préoccupants en termes de santé publique, pour les gouvernements comme pour les employeurs.

La crise a certainement des répercussions sur la santé mentale des populations de tous les pays qui la subissent. Il s’agit d’un fait à prendre en compte, parce qu'il aura une incidence non seulement sur le bien-être des individus, mais aussi sur la performance économique des pays et le fonctionnement de leur sécurité sociale. Cet impact pèse en effet sur la productivité, et en ce qui concerne la sécurité sociale, il entraîne une diminution des cotisations et une augmentation des dépenses. Le coût financier des maladies psychiques est élevé, car elles induisent une perte de productivité pour l’entreprise, les personnes qui en souffrent étant moins susceptibles d'obtenir ou de conserver un emploi. Elles représentent en outre un coût pour la société lorsqu’il s’avère nécessaire de verser des indemnités d’invalidité ou de chômage. D’après un psychologue du Kings College, à Londres, ce coût s’élèverait à près de USD 19 milliards par an, soit environ 1 pour cent du PIB du Royaume-Uni ( 23).

Dans de nombreux pays industrialisés, une part importante des indemnités attribuées depuis les dix à quinze dernières années lors de nouveaux cas d'invalidité est liée aux maladies psychiques. En Suisse, par exemple les données relevées en 2009 montrent que les prestations liées à une maladie psychique ont représenté 42 pour cent de toutes les indemnités pour invalidité versées cette année-là ( 24). Les bénéficiaires de ces indemnités sont par ailleurs ceux qui rencontrent le plus de difficultés à retrouver un emploi à plein temps. Enfin, il est probable que les maladies psychiques entraînent aussi une hausse des indemnités maladie (dans un premier temps) et des dépenses médicales (médicaments et suivi psychologique). Cette nécessité de dégager des ressources additionnelles se heurte aux contraintes financières pesant actuellement sur la plupart des gouvernements, qui subissent des pressions pour se consacrer en priorité à la réduction de leurs dettes et de leurs déficits. Ils peuvent naturellement opter pour une diminution des dépenses sociales, mais cette solution risque de menacer leur engagement envers la préservation du bien-être social. Réduire les prestations sociales, alors que la demande de services sociaux est en hausse, risque précisément d’aggraver l’incidence des problèmes de santé mentale au sein de la population.

 

Conclusion

Les études et les expériences présentées dans ce document devraient inciter les administrations de sécurité sociale, les employeurs et autres parties prenantes à réfléchir à la meilleure façon d’atténuer les conséquences de la récente crise sur la santé mentale des populations. Pour cela, il est nécessaire d’adopter une approche holistique englobant toutes les parties prenantes. Pour les employeurs, cela signifie adopter de meilleures pratiques sur le lieu de travail pour protéger les salariés et leur permettre, ainsi qu’à l’entreprise, de faire face à la crise actuelle et aux crises futures avec des conditions de travail les plus stables possible.

Promouvoir une approche préventive dans tous les domaines de la sécurité sociale devient une nécessité. Cela implique d’anticiper les risques, afin d’éviter l’apparition des difficultés, et d’aider les personnes et les familles à s’adapter aux mieux lorsqu'elles surviennent. À cet égard les mesures préventives devraient constituer un élément essentiel de la stratégie des professionnels de la sécurité et de la santé au travail.

Quant au rôle de la sécurité sociale dans la diminution des inégalités et de la pauvreté, il peut se révéler considérable dans la mesure où elle apporte une assurance en temps de crise, contribuant par là même à limiter les maladies psychiques.

Cet article est la version actualisée d’un article publié pour la première fois en décembre 2010.

 

Notes

(1) Reuters. 2008. Financial crisis to increase mental health woes . Genève, Organisation mondiale de la santé. www.alertnet.org/thenews/newsdesk/L9419369.htm

(2) Smith. R. 2008. «Financial crisis will hit mental health of the nation, warn Government advisors», dans The Daily Telegraph . 21 octobre. http://www.telegraph.co.uk/finance/financetopics/financialcrisis/3235790/Financial-crisis-will-hit-mental-health-of-the-nation-warn-Government-advisors.html

(3) Uutela, A. 2010. «Economic crisis and mental health», dans Current Opinion in Psychiatry , vol. 23, no 2.

(4) BIT. 2004. Economic security for a better world . Genève, Bureau international du Travail.

(5) Paul, K.; Moser, K. 2009. «Unemployment impairs mental health: Meta-analysis», dans Journal of Vocational Behavior , no 74.

(6) Stuckler D. et al.  2009. «The public health effect of economic crisis and alternative policy responses in Europe: An empirical analysis», dans The Lancet , 25 juillet.

(7) Chang, S.-S. et al. 2009. «Was the economic crisis 1997-1998 responsible for rising suicide rates in east/south east Asia? A time-trend analysis for Japan, Hong-Kong, South Korea, Taiwan, Singapore and Thailand», dans Social Science & Medicine , vol. 68, no 7.

(8) Stuckler, D. et al. 2009. «The health implications of the financial crisis: A review of the evidence», dans Ulster Medical Journal , vol. 78, no 3.

(9) Standing, G. 2008. «The ILO: An agency for globalization?», dans Development and Change , vol. 39, no 3.

(10) Picket, K.; Wilkinson, R. 2010. The spirit Level: Why equality is better for everyone . Londres, Penguin.

(11) Layard, R. 2005. Happiness: Lessons from a new science . Londres, Allen Lane.

(12) MIND. 2010. Workers turn to antidepressants as recession takes its toll . Londres.
http://www.mind.org.uk/news/3372_workers_turn_to_antidepressants_as_recession_takes_its_toll

(13) BIT. 2010. Rapport sur le Travail dans le Monde: D’une crise à l’autre? . Genève, Bureau international du Travail - Institut international d’études sociales. http://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/---dgreports/---dcomm/documents/publication/wcms_145112.pdf

(14) Rettman, A. 2010. «Mental health experts fear crisis will cause spike in suicides», dans EU Observer , 15 février. http://euobserver.com/867/29456

(15) Kentikelenis, A. et al. 2011. «Health effects of financial crisis: Omens of a Greek tragedy», dans The Lancet , 22 octobre.
www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736%2811%2961556-0/fulltext#bib1

(16) The Financial Times. 2011. «Greek cabinet approves budget cuts», dans Financial Times , 3 octobre. www.ft.com/cms/s/0/17955778-ed13-11e0-be97-00144feab49a.html#axzz1bF47FfM8

(17) BBC. 2011. «Confronting suicide as Greek social problems mount», dans BBC News , 17 octobre.
www.bbc.co.uk/news/world-europe-15334586

(18) Salles, A. 2011. «Grèce la grande dépression», dans Le Monde , 23 juin.

(19) Park, Y. et al. 2009. «The association between public social expenditure and suicides: Evidence from OECD countries», dans Journal of Preventive Medicine & Public Health , vol. 42, no 2.

(20) OMS. 2009. La crise financière et la santé dans le monde: Rapport d’une consultation de haut niveau . Genève, Organisation mondiale de la Santé. http://www.who.int/mediacentre/events/meetings/2009_financial_crisis_report_fr_.pdf

(21) UN News Service. 2011. «On World Mental Health Day, Ban urges greater resources for mental disorders», dans UN News Centre , 10 octobre.
www.un.org/apps/news/story.asp?NewsID=39981&Cr=health&Cr1=

(22) BIT. 2009. La crise mondiale de l'emploi et ses suites (Rapport sur le travail dans le monde, 2009). Genève, Bureau international du Travail - Institut international d’études sociales.
http://www.ilo.org/public/french/bureau/inst/download/wow_2009_fr.pdf

(23) BBC. 2009. «Depression looms as a global crisis», dans BBC News , 2 septembre. http://news.bbc.co.uk/2/hi/8230549.stm

(24) OFS. 2010. Statistiques de la sécurité sociale: statistique de l’AI , décembre 2009. Berne, Office fédéral de la statistique.  http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/news/publikationen.html?publicationID=3943


Région: International
Type: Articles de fond
Thèmes: Santé

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